William Carpentier, originaire d’une petite ville de l’île de Vancouver, en Colombie-Britannique, a entrepris ses études universitaires dans le but de devenir ingénieur, et non médecin. Pendant son court séjour professionnel à la NASA, il a vécu un certain nombre d’expériences peu ordinaires, comme sauter en pleine mer d’un hélicoptère filant à vive allure et agir comme médecin officiel de la mission Apollo 11, la mission légendaire des premiers hommes sur la Lune.
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C’était l’automne 1969 et le docteur William (Bill) Carpentier effectuait une tournée mondiale de courtoisie en compagnie des premiers hommes qui avaient posé le pied sur la Lune. Durant l’été de cette même année, à titre de médecin de vol de la mission Apollo 11, il se trouvait à bord de l’hélicoptère qui devait récupérer Neil Armstrong, Edwin (Buzz) Aldrin et Michael Collins après le largage de leur vaisseau spatial dans l’Atlantique le 24 juillet. Il avait passé près de trois semaines en quarantaine avec les membres de l’équipage pour les soumettre à des examens médicaux et surveiller leur état de santé à leur retour de la Lune. Par la suite, il s’est retrouvé à leurs côtés, ses trousses médicales à la main, pour les accompagner dans la tournée passionnante, mais non moins éreintante, de 45 jours durant laquelle le groupe devait participer à une série de défilés, de conférences de presse et de dîners officiels.
À bord de l’avion présidentiel Air Force One, les astronautes visitèrent 27 villes dans 24 pays. Comme il leur était impossible de répondre à tous leurs engagements, le représentant du Département d’État avait décidé que le docteur Carpentier pouvait bien les remplacer. « Nous avons quelqu’un de presque aussi célèbre », déclarait-il.
Le docteur Carpentier se rappelle d’un air amusé ce que disait l’agent du Département d’État : « Allez me chercher le docteur. Il est bien assez célèbre. » C’est ainsi que, sur le manifeste d’Air Force One, on avait accolé à son nom l’acronyme WFP (World Famous Physician), autrement dit, le médecin célèbre. Les astronautes et leurs épouses le taquinaient et l’appelaient « la célébrité ».
En Espagne, Carpentier rendit visite à une boîte de nuit en remplacement des astronautes. Le propriétaire d’un night-club de flamenco qui attendait l’équipage d’Apollo avait communiqué avec les médias pour les informer de leur passage. « L’événement, qui devait être tenu secret, avait attiré une foule considérable et une marée de caméras de télévision, raconte le docteur Carpentier. Le propriétaire s’approcha de la voiture et demanda : "Où est l’équipage?". On lui expliqua que les membres de l’équipage n’avaient pu se libérer mais qu’on avait quelqu’un de presque aussi célèbre. "Vous ferez l’affaire", dit-il. Je suis sorti de l’auto avec une démarche aussi royale que possible et les caméras m’ont suivi jusque dans le club où la foule se leva et applaudit. Ce furent mes dix minutes de gloire à Madrid. »
Le docteur Carpentier gardait tout le temps deux trousses avec lui : une pour les soins courants et l’autre pour traiter les traumatismes graves. C’était quelques années après l’assassinat du président Kennedy, l’homme qui avait décrété qu’on irait sur la Lune, et « je vivais constamment dans la crainte qu’un événement semblable se produise. L’équipage se déplaçait toujours dans des voitures décapotables », explique-t-il.
Heureusement, le seul incident médical que connut le docteur Carpentier fut un événement sans importance en Angleterre. Cela lui a quand même valu de faire sensation dans les médias et de manquer le dîner à la résidence officielle au 10, Downing Street. Tout a commencé de façon anodine, lorsqu’on a demandé aux astronautes de répondre à des questions d’écoliers. Faute de temps, l’événement dut être annulé. « Nous avons expliqué que les astronautes étaient dans l’impossibilité de remplir cet engagement », relate le docteur Carpentier. Mais la raison du refus a été mal interprétée. L’expression « dans l’impossibilité » a été comprise comme « indisposés » et les journaux se sont empressés de publier en première page que les astronautes étaient malades à cause de « microbes lunaires ».
Charles (Chuck) Berry, directeur médical de la NASA pour le vol en engins spatiaux habités, à Houston, a aussitôt réagi en appelant le docteur Carpentier pour obtenir des explications, ce qui a mis Carpentier en retard pour le dîner à la résidence du premier ministre Harold Wilson. « Quand je suis arrivé, le dîner était amorcé depuis un bon moment déjà. J’ai donc attendu dans l’antichambre en buvant un gin tonic. Quand tout le monde est sorti, un verre de porto à la main, j’ai finalement rencontré le premier ministre. C'était la seule fois de ma vie que je rencontrais le premier ministre de l’Angleterre et tout ce qu’il a trouvé à me dire c’est : "Ah, bon! C’est donc vous le méchant dont parle la presse." »
Mais pour le médecin canadien qui venait de la petite ville de Lake Cowachin, en Colombie-Britannique, c’était tout un événement. « J’ai pu rencontrer les membres de familles royales d’Europe, le pape, des premiers ministres et des présidents. C’était extraordinaire. Pour un jeune homme en provenance d’une ville forestière du milieu de l’île de Vancouver, ce fut une expérience incroyable. »
Mais ce n’était sûrement pas conforme à la vie qu’il avait imaginée lorsqu’il amorça sa carrière médicale.
Au secondaire, le jeune Carpentier ne songeait même pas à faire carrière en médecine. Ce qui l’intéressait, c’était la physique, et il souhaitait devenir ingénieur. Mais après avoir étudié deux ans dans une université à Victoria, en Colombie-Britannique, il s’est aperçu qu’il n’aimait vraiment pas la physique. C’est sa soeur infirmière qui l’a initié au monde de la médecine. « Elle m’a fait visiter l’hôpital, et j’y ai rencontré quelques personnes. J’ai senti que j’appartenais à ce monde et que c’était ce genre de travail que je voulais
faire. »
À peu près à la même période, il s’est intéressé aux avions et a obtenu son brevet de pilote privé entre sa première et sa deuxième année d’université. « J’aimais vraiment voler, mais je ne pouvais me permettre de le faire souvent, car cela coûtait cher et je devais aussi payer mes études. J’ai obtenu mon brevet de pilote, mais il ne me servait pas à grand-chose. »
En médecine, il s’est d’abord intéressé à la psychiatrie, étudiant surtout l’usage des stupéfiants dans le système carcéral. Mais son intérêt s’est estompé dès sa quatrième année d’études, et le désir de piloter repris le dessus. Il décida donc d’examiner les possibilités de carrière en médecine aérospatiale en s’inscrivant à l’Ohio State University, qui offrait ce type de programme. Il déménagea aux États-Unis en 1961 et effectua son internat à l’hôpital de l’Ohio State University, suivi de deux années de résidence en médecine de l'aviation.
« En troisième année, chaque médecin résident était affecté à un centre pour y effectuer un stage clinique en médecine de l'aviation. Comme j’étais étudiant dans le cadre d’un programme d’échange, je ne savais pas où aller. Je n’avais même pas de visa de travail. Je comptais revenir au Canada. »
Il se rendit à l’Université McGill à Montréal pour parler avec Geoffrey Melville Jones, un pionnier canadien de la recherche en médecine de l'aviation. Grâce à Melville Jones, Carpentier pu entreprendre son doctorat en médecine aérospatiale à l’Université McGill, tout en ayant le choix de poursuivre soit un programme de formation de recherche en médecine de l'aviation à l’Université de Toronto, soit un programme de formation au Royal Air Force’s Institute of Aviation Medicine à Farnborough, en Angleterre. « Pour moi, la décision était claire. J’allais rentrer au Canada et je consacrerais ma vie à la recherche. »
Mais c’est alors qu’un projet irrésistible vint le tenter. La NASA donnait aux médecins résidents de troisième année la possibilité de suivre une formation en médecine spatiale opérationnelle. « Il s’agissait du programme spatial, un projet très excitant que je devais prendre en considération. Quand ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient pas me rémunérer beaucoup, j’ai répondu que je les paierais moi-même s’il le fallait. »
Le fait d’être canadien ne l’a jamais empêché d’avoir le poste. Ce sont plutôt les formalités pour obtenir son visa de travail et son attestation de sécurité qui ont retardé le processus de six mois. Le jeune Carpentier avait 28 ans quand il est arrivé au Manned Spacecraft Center de la NASA (appelé plus tard le Johnson Space Center) à Houston, au Texas, en janvier 1965.

Carpentier est arrivé à la NASA alors qu’on avait terminé la première phase des vols spatiaux avec des humains à bord – le programme Mercury – et avant que les astronautes n’aient amorcé la deuxième phase des vols, le programme Gemini. Ironiquement, son premier patron fut un Canadien. Il s’agissait de Owen Coons, un médecin de vol qui était auparavant à l’Aviation royale du Canada et qui était entré à la NASA en 1963, après que Chuck Berry, qu’il avait rencontré dans un cours de médecine de l'aviation à la Harvard University, l’eut persuadé de travailler pour la NASA. Coons était un bon médecin, un bon chef et un mentor pour moi, de dire Carpentier. « Je crois que chacun peut retourner en arrière et trouver des personnes qui ont eu une grande influence sur sa vie. Pour moi, Owen Coons a été l’une de ces personnes. » (Voir Les pionniers de la médecine spatiale au Canada :
Owen Coons.)
Affecté au bureau des activités médicales de la NASA, le docteur Carpentier est devenu l’un des médecins qui s’occupaient des astronautes. Comme les astronautes n’avaient effectué que quelques vols de courte durée, les médecins commençaient à peine à comprendre les effets de la microgravité sur le corps humain. Avant que les humains ne volent dans l’espace, il y avait beaucoup de suppositions, dont certaines assez farfelues, sur l’ensemble des effets possibles. Les astronautes pourraient-ils avaler en condition de microgravité? Leur tube digestif pourrait-il fonctionner normalement? Leur coeur tiendrait-il le coup? L’isolement risquerait-il de produire des troubles de nature psychotique?
« Avant de voler dans l’espace, on parlait de défaillance cardiaque, de phénomène de retrait dû à l’isolement et de problèmes psychiatriques. On se préoccupait des risques d’étouffement lorsqu’ils mangeaient », d’expliquer Craig Fischer, chef de la médecine spatiale et des systèmes de soins de santé de la NASA. Ce vétéran des premiers jours qualifiait ces préoccupations du début « d’assez loufoques ».
Néanmoins, les Américains et les Russes étaient suffisamment préoccupés pour envoyer d’abord dans l’espace des chiens et des singes, ce qui leur a permis de réfuter rapidement les craintes soulevées au début. Selon Craig Fischer : « Les chiens mangeaient et buvaient normalement. » Ham et Sam, deux singes envoyés par les Américains, se portaient bien. La NASA avait aussi entrepris de soumettre des humains à des essais au sol. « Lorsque nous avons soumis nos propres sujets à une gravité zéro pendant de brèves périodes, nous avons eu la preuve qu’ils pouvaient avaler sans difficulté. »
Par conséquent, quand le cosmonaute russe Yuri Gagarin a effectué le premier vol orbital en 1961, on ne prévoyait aucun risque mortel et « il réalisa le vol sans incident », d’ajouter M. Fischer. Les astronautes américains Alan Shephard et Virgil (Gus) Grissom ont effectué peu après des vols suborbitaux sans connaître, eux non plus, aucun incident. Mais il s’agissait de vols très courts. Gagarin était resté dans l’espace moins de deux heures, alors que Shephard et Grissom n’étaient restés en état d’apesanteur que quinze minutes. John Glenn, qui effectua le premier vol orbital des Américains en 1962, fit trois fois le tour de la Terre en cinq heures. Un document historique de la NASA indique que les « performances de l’astronaute pendant toutes les phases de la mission ont été excellentes et qu’aucun effet négatif attribuable à l’apesanteur n’a été constaté ».
Ce n’est qu’à la dernière mission Mercury, en mai 1963, qu’on a gardé un astronaute plus d’un jour en apesanteur. Gordon Cooper est resté 34 heures dans l’espace pour y effectuer 22 fois le tour de la Terre. C’est à ce moment-là qu’on a vraiment pu constater les premiers signes d’adaptation du corps humain à l’état de microgravité. « Après Mercury, nous savions que les astronautes pouvaient avaler et manger dans l’espace, de raconter le docteur Carpentier. Le tube digestif et les voies urinaires semblaient bien fonctionner. Les astronautes ne souffraient pas tellement de vertiges, ils pouvaient bien voir et ainsi de suite. Toutefois, le déconditionnement cardiovasculaire posait un problème. »

Les signes se sont manifestés lors d’un phénomène connu sous le nom d’intolérance orthostatique, au cours duquel des symptômes comme des étourdissements, l’accélération de la fréquence cardiaque et, parfois, des évanouissements, se produisent quand la personne se met debout. Ces signes indiquent que le système cardiovasculaire a de la difficulté à maintenir la tension artérielle et à pomper le sang vers le cerveau. Les autres symptômes peuvent comprendre des tremblements quand la personne est debout, des signes de faiblesse et de fatigue et un manque de concentration.
Chez les astronautes, qui sont habituellement en santé, ces états sont causés par la réaction du corps qui tente de s’adapter à la microgravité – la chute du volume sanguin. Lorsque les astronautes retournent en condition de gravité terrestre et que le sang est attiré vers le bas du corps, le système cardiovasculaire a de la difficulté à pomper le sang vers le cerveau en raison de la réduction de volume. Le problème est davantage aggravé par le fait que les veines dans la partie inférieure du corps se distendent, ce qui crée une accumulation de sang au niveau des jambes.
« Cooper devenait étourdi lorsqu’il se levait, de mentionner le docteur Carpentier. C’était le premier véritable problème médical que l’on observait, et c’est celui qu’on a le plus étudié à ce jour dans tout le programme de la médecine spatiale opérationnelle. » Le docteur Carpentier a d’ailleurs poursuivi l’étude de ce problème durant les quatre décennies qui ont suivi.
Personne ne savait quelle importance accorder aux résultats du vol de Cooper, mais ils eurent une influence sur la planification des vols de Gemini à venir. Cette mission devait principalement permettre de tester le matériel, les procédures – et les gens – nécessaires pour réaliser la promesse du président Kennedy en 1961. Ce dernier avait promis que des humains iraient sur la Lune et qu’ils en reviendraient sains et saufs d’ici la fin de la décennie. Par conséquent, les vols de Gemini ont permis de faire passer graduellement à 14 jours le temps passé en apesanteur par les astronautes. « Tout le monde travaillait à cela; il fallait déterminer si un homme pouvait survivre en apesanteur pendant 14 jours et revenir intact de ce voyage. »
Le premier vol Gemini piloté, Gemini 3, avait duré seulement cinq heures. Gemini 4 avait duré quatre jours, Gemini 5, huit jours, et Gemini 7, un peu moins de 14 jours. (La mission Gemini 6, ainsi que les missions Gemini 8 à Gemini 12, ont duré moins de quatre jours.)

Durant le programme Gemini, l’une des expériences les plus terrifiantes pour le docteur Carpentier fut d’apprendre à sauter en mer à partir d’un hélicoptère. La NASA avait réuni une importante équipe médicale à bord de l’appareil qui devait recueillir les astronautes de Gemini 4, qui avaient passé quatre jours en microgravité. « Comme personne ne savait à quoi s’attendre, ils voulaient que des spécialistes de toutes les disciplines soient présents au cas où les astronautes auraient eu besoin de traitements, quels qu’ils soient », d'expliquer le docteur Carpentier. On exigeait aussi qu’un des médecins de l’équipe soit à bord de l’hélicoptère chargé de récupérer l’équipage dans le Pacifique.
L’équipe de récupération comprenait un groupe de plongeurs des forces navales qui était habituellement affecté comme équipe de destruction sous-marine. Les plongeurs devaient sauter à l’eau pour aider les astronautes à sortir de la capsule et à monter à bord d’un radeau de sauvetage avant que l’hélicoptère ne les hisse à bord à l’aide d’une élingue. S’ils constataient que les astronautes étaient blessés ou qu’ils nécessitaient des soins, ils demandaient au médecin dans l’hélicoptère de sauter lui aussi.
« Le médecin attitré à Gemini 4 n’était pas très bon nageur et n’aimait pas l’idée de sauter à l’eau avec l’équipe de destruction sous-marine pour venir en aide aux astronautes qui auraient pu être blessés », d’indiquer le docteur Carpentier. Par contre, ce dernier était plutôt intrigué par cette idée. « Comme j’étais une nouvelle recrue tout feu tout flamme et que j’avais déjà suivi des cours de nage de compétition et une formation en plongée autonome, j’ai pensé que ce serait très amusant de sauter d’un hélicoptère. »
Il en parla à Coons et « après Gemini 4, Coons m’a demandé si ça m’intéressait d’accompagner les plongeurs dans l’hélicoptère? J’ai dit : “Tu parles. Je suis prêt à plonger de n’importe quel hélicoptère que vous avez.” J’ai donc participé à Gemini 5, à Gemini 6 et à Gemini 7. Mon travail consistait à voler dans l’hélicoptère de récupération et à montrer aux hommes-grenouilles de la marine comment récupérer les astronautes si ceux-ci étaient blessés ou incapables de bouger ».
Même s’il y avait peu de chances qu’il saute, Carpentier estimait qu’il devait tenter l’expérience. Il se souvient qu’un collègue lui avait dit que les plongeurs de la marine sautaient habituellement de l’hélicoptère à 40 pieds au-dessus de l’eau, à la vitesse de 20 noeuds – ce qui exigeait assurément une bonne forme physique. « J’ai pensé que si les gars pouvaient le faire, je le pouvais aussi. Le docteur Coons a donc appelé la Garde côtière pour leur dire : “J’ai ici un de mes gars qui va aider à récupérer les astronautes en mer et qui doit apprendre à sauter d’un hélicoptère. Pouvez-vous l’amener dans le Golfe et lui faire pratiquer son saut?” Et me voilà parti. »
Quand Carpentier a expliqué au pilote de la Garde côtière qu’il voulait sauter à 40 pieds, à une vitesse de 20 noeuds, le pilote a dit : « Vous voulez faire quoi ? » Carpentier a répondu : « Je dois apprendre à faire ce saut, car c’est ce que font les gars de l’équipe de destruction sous-marine. » Le pilote a déclaré : « Je ne suis pas sûr qu’on puisse faire ça. » Carpentier a répondu : « On a pas le choix. »
Ils ont commencé graduellement, en effectuant un saut à une hauteur de 20 pieds et à une vitesse de cinq noeuds. Le pilote voulait ensuite que Carpentier saute à une hauteur de 20 pieds mais à la vitesse de 10 noeuds, mais Carpentier décida d’aller droit au but en sautant à une hauteur de 40 pieds, à la vitesse de 20 noeuds. Ça lui a donné tout un choc, mais il se disait que si les plongeurs de la marine pouvaient le faire, lui aussi le pouvait.
Une fois à bord de l’appareil pour récupérer l’équipage de Gemini 5, les plongeurs de l’équipe de destruction sous-marine, qui étaient bien plus jeunes que lui et faisaient deux fois sa taille, lui ont demandé : « As-tu déjà sauté d’un hélicoptère? » J’ai dit : « Bien sûr. Je peux sauter d’une hauteur de 40 pieds, à 20 noeuds de vitesse. » Ils étaient stupéfaits : « Tu peux faire quoi? » En réalité, ils plongeaient habituellement de bien moins haut et à une vitesse bien moins grande. Ils expliquèrent à Carpentier que l’hélicoptère se tenait habituellement en vol stationnaire pendant l’opération de récupération. « Non seulement avaient-ils un vieux dans leur équipe – Carpentier avait alors 29 ans – mais ils avaient aussi un vieux fou de 29 ans », de relater Carpentier en riant.
Quelques années plus tard, lors d’un exercice pour le programme Apollo, Carpentier sauta par erreur à une hauteur de plus de 100 pieds parce que le pilote et l’équipe de plongeurs s’étaient mal compris. Il avait trouvé que la remontée vers la surface était plus longue que d’habitude. Malheureusement, le porte-avions avait vu ce qui s’était passé et l’équipe reçut l’ordre de retourner à la base immédiatement. Au retour, tout le monde s’est fait passer un savon. Par la suite, l’équipe de destruction sous-marine a remis à Carpentier l’insigne ailé des parachutistes pour son saut – même si le saut avait été exécuté sans parachute.
Même s’il sauta bien des fois durant ses exercices de formation, Carpentier n’eut jamais l’occasion de sauter en situation réelle. « Aucun astronaute n’a eu besoin d’assistance médicale durant tout le processus. »
Dans le cadre du programme Gemini, un des mandats de Carpentier était de soumettre les astronautes à une série d’essais avant et après le vol afin de déterminer l’intolérance orthostatique à la suite d’une période passée en apesanteur. Pour ce faire, il installait les astronautes sur une table inclinable qui les mettait en position horizontale à 70 degrés pendant 15 minutes pendant que Carpentier mesurait leur fréquence cardiaque et leur tension artérielle. Il s’agissait des premiers essais réalisés sur les équipages à leur retour de l’espace.

Les études menées sur Terre suggéraient antérieurement que l’intolérance orthostatique était causée par une perte de volume sanguin dans l’espace. Cette théorie avait été soutenue par des essais réalisés sur les astronautes de Gemini. Pour Gemini 4 et Gemini 5, les médecins de la NASA mesurèrent les réductions du volume de plasma sanguin (la partie liquide du sang) et du nombre de globules rouges.
Ce phénomène est une conséquence directe de la réaction d’adaptation du corps à la microgravité. Sur Terre, les régulateurs volumiques des liquides dans le corps tiennent compte du fait que la gravité attire le sang vers le bas du corps. Dans l’espace, les fluides sont répartis plus uniformément dans le corps – c’est la raison pour laquelle les astronautes ont l’air d’avoir le visage bouffi – et les régulateurs reçoivent à tort le message qu’il y a un volume de fluides trop élevé dans la partie centrale du corps.
Ceci provoque donc une perte plus rapide des liquides – par exemple, dès que les astronautes entrent dans l’espace, leur volume d’urine augmente. Ceci provoque la chute du volume de plasma et la diminution de la production des globules rouges. « Pendant les 24 premières heures en orbite, le volume du plasma se trouve réduit d’environ
20 p. cent », d’indiquer Carpentier. Puis, dans les huit à dix jours qui suivent, il se stabilise à des niveaux variant de 10 à 12 p. cent par rapport au niveau de départ. La production de globules rouges, qui diminue elle aussi rapidement pendant les premiers jours du vol, se stabilise dans une dizaine de jours à environ 10 à 12 p. cent sous les niveaux enregistrés avant le vol.
Lorsque les astronautes retournent sur Terre, le sang est de nouveau attiré vers le bas du corps sous l’effet de la gravité et, en raison de la chute du volume total, le cerveau peut se trouve privé de sang, ce qui provoque des évanouissements.
« De nos jours, bon nombre de chercheurs croient que les changements de volume du plasma et du nombre de globules rouges sont une cause importante de l’intolérance orthostatique », d'expliquer Carpentier. Après un vol, on constate que la tension artérielle en position debout est considérablement réduite et que la fréquence cardiaque est plus élevée, par rapport à ce qu’elles étaient toutes deux avant le vol. Il précise que, quel que soit le mécanisme adaptatif enclenché, « le degré de tolérance varie grandement d’une personne à l’autre. Il en est de même pour la capacité d’adaptation à l’apesanteur et pour la capacité de réadaptation à la gravité terrestre ».
En 1965, Carpentier fut assez préoccupé quand il constata les résultats des essais sur l’équipage après le vol de Gemini 5. Les astronautes étaient restés dans l’espace huit jours, et la façon dont ils réagissaient sur la table inclinable augurait mal pour la mission de 14 jours. « Leur rythme cardiaque était monté en flèche et leur tension artérielle avait chuté. » Ils étaient tous deux considérablement déconditionnés après huit jours, comparativement à leur état avant le vol. Carpentier compara ces résultats avec ceux des essais sur les astronautes de Gemini 3 et de Gemini 4 et constata une tendance troublante. « La courbe du rythme cardiaque montait en flèche – une ligne droite – quand on effectuait le tracé en fonction du nombre de jours. Le tracé obtenu sur 14 jours indiquait qu’aucun humain n’aurait pu soutenir un tel rythme cardiaque lors des essais sur la table inclinable », précise-t-il. En se fondant sur les mesures de la circonférence du mollet des astronautes, il conclut que l’accumulation de sang dans la partie inférieure du corps était en partie la cause des résultats de Gemini 5.
Bien que l’état des astronautes fût revenu à la normale quelques jours après leur retour sur Terre, Carpentier était surtout préoccupé par les premières heures après leur retour sur Terre. « C’est moi qui étais à bord de l’hélicoptère et qui devais récupérer les astronautes. Ce qui me préoccupait au plus haut point, c’était de savoir comment ils allaient sortir de la navette, monter dans l’appareil et se rendre à l’infirmerie. »
Gemini 7, qui devait durer 14 jours, était sa grande préoccupation. De retour sur Terre, les astronautes devaient s’asseoir dans la navette, pendant que le sang s’accumulait dans leurs jambes, et attendre que l’élingue soit fixée à la capsule et que les plongeurs ouvrent l’écoutille. En outre, lors des missions Gemini précédentes, la capsule avait amerri assez loin du porte-avions. La capsule de Gemini 5, par exemple, se trouvait à environ une heure de l’hélicoptère, soit une distance de quelque 90 milles marins.
Carpentier craignait la même chose pour Gemini 7. « Je me voyais déjà, moi, un médecin de vol presque qualifié, avec trois hommes-grenouilles et deux astronautes inconscients, à une heure de distance du porte-avions et des secours. Il y avait de quoi se préoccuper! Alors je me suis préparé. J’ai répété les exercices avec les plongeurs, en essayant de trouver la meilleure façon de transférer les astronautes sur le radeau de sauvetage et de les réanimer dans des vagues de six pieds sur un radeau souple! »
Il parla aussi au commandant Frank Borman, lui expliquant : « Quand vous amerrissez, essayez de bouger le plus possible pour pomper le sang jusqu’au moment où on vous sortira de la navette. Surtout ne restez pas immobile. Bougez les pieds et les jambes et faites pomper le sang jusqu’à ce que nous vous sortions de là. » Plus tard, lors d’une entrevue télévisée, Borman déclara être surpris de constater que certaines personnes craignaient que les membres de l'équipage s’évanouissent. « J’étais certainement l’une de celles-là », d'admettre Carpentier.
Il n’était pas le seul. Chuck Berry était tout aussi préoccupé. On rapporte qu’il aurait déclaré par la suite : « Le vrai miracle, c’était de voir les astronautes sortir de la navette sans tomber face contre terre – ils ont pu monter dans l’hélicoptère, descendre sur le porte-avions et marcher sans difficulté. »
En fait, les astronautes ne se sont pas évanouis lorsqu’on les a récupérés. Un des deux astronautes s’est toutefois évanoui par la suite, durant les essais sur la table inclinable, une heure après l’amerrissage. Mais le deuxième astronaute, que l’on avait soumis aux mêmes essais deux heures après l’amerrissage, ne s’est pas évanoui. « En fait, les essais sur la table inclinable ont même indiqué qu’il se portait mieux que les membres de l’équipage Gemini 5 après leur mission de huit jours », de confier Carpentier. À son grand soulagement, cette découverte prouvait que l’intolérance orthostatique ne s’accentuait pas nécessairement en fonction du temps, mais qu’elle se stabilisait après une certaine période.
Carpentier était persuadé que le conditionnement physiologique avant le vol influait beaucoup sur la tolérance orthostatique après le vol. « Plus on est en forme au départ, mieux on se porte quand on revient. » Selon lui, à l’époque des missions Gemini et Apollo, aucune norme de préparation physique n’existait pour les astronautes. « Chaque astronaute s’occupait seul de son conditionnement physique et, de toute façon, on n’aurait pas su quoi lui faire faire. C’est un des sujets auxquels je me suis intéressé. »
Même s’il fallait se réjouir d’apprendre que l’intolérance orthostatique se stabilisait avec le temps, Carpentier croit qu'on n’éliminait pas pour autant les problèmes potentiels liés à la situation. Le déconditionnement survenait surtout durant les quatre premiers jours du vol spatial – c’était à peu près le temps que cela prenait pour se rendre à la Lune et y atterrir. Carpentier souleva la question à savoir si les astronautes étaient en mesure de bien faire leur travail une fois sur la Lune.
Il proposa donc de soumettre à un exercice de tolérance, avant et après le vol, l’équipage principal et l’équipage de réserve des quatre prochaines missions Gemini, lesquelles devaient durer quelques jours chacune. L’enjeu, que Carpentier estimait pertinent, ne fit toutefois pas l’unanimité. « Bien des gens ne semblaient pas considérer la question comme étant si importante. Pour eux, c’était simplement un autre obstacle à leur but, c’est-à-dire se rendre à la Lune et y revenir avant la fin de la décennie. Bon nombre d’autres personnes estimaient que l’on avait déjà suffisamment d’information en main pour envoyer l’équipe et réussir le projet. »
Il se souvient du voyage qu’il effectua à Cape Kennedy – alors que son fils était malade – et de son arrivée, moment où on l’informa qu’un membre de l’équipe avait refusé de subir les essais. « Ça m’a mis hors de moi, d’autant plus que mon fils aîné était vraiment malade et que j’avais dû les laisser à l’hôpital, lui et mon épouse. J’avais pris l’avion jusque-là pour apprendre la nouvelle. J’ai dit : “Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit? Au moins, je n’aurais pas abandonné mon fils malade à l’hôpital”. »
L’astronaute en question lui expliqua qu’il était disposé à subir les essais, mais qu’on lui avait ordonné de ne pas le faire. À la fin, Carpentier réussit à réaliser une partie des essais, mais pas aussi minutieusement ni rapidement qu’il l’aurait souhaité. On lui permit de soumettre aux essais seulement un des deux membres des équipages de chacune des quatre missions. Les essais eurent lieu 24 heures seulement après le retour sur Terre des astronautes. Cela lui permit néanmoins de constater chez les quatre astronautes soumis aux essais une tolérance réduite à l’exercice. Pour évaluer pleinement l’impact sur les capacités de travail des astronautes une fois sur la Lune « il fallait attendre Apollo », explique-t-il.
Les astronautes, pour leur part, possédaient tous les attributs que l’auteur Tom Wolfe a si bien décrits dans « L’étoffe des Héros ». « Ils croyaient qu’il n’y avait rien à leur épreuve. Et s’ils croyaient cela, raconte Carpentier, c’est parce que la plupart du temps,
c’est vrai. »
Le programme Apollo s’est amorcé sur une note tragique, le 27 janvier 1967, lorsque les membres de la première équipe de pilotage, Gus Grissom, Edward White et Roger Chaffee, sont morts dans un incendie instantané lors d’un essai du module de commande Apollo sur la plateforme de lancement. Carpentier ne participait pas directement à la mission Apollo 1, car on l’avait affecté à un mandat chez un sous-traitant industriel en Californie. Il arrivait souvent que les astronautes se rendent aux sites où on construisait les navettes afin d’en vérifier l’équipement et de fournir des recommandations en fonction des besoins de l’équipage de vol.
« Si un astronaute participait à un essai dans des conditions dangereuses, on dépêchait toujours un médecin de la NASA. À cette époque, je participais de moins en moins au programme Gemini pour me consacrer davantage à mon poste d’agent de liaison au bureau des activités médicales du programme Apollo », d'indiquer Carpentier.
C’est au bulletin de nouvelles qu’il apprit l’accident. Il connaissait les trois astronautes, pas intimement toutefois, et comme tout le monde à la NASA, il fut profondément bouleversé par la nouvelle. « C’est quelque chose qui vous prend au ventre, comme les actes terroristes aux tours jumelles de New York. »

Ce n’est que bien plus tard qu’il prit pleinement conscience de tout l’impact de la tragédie sur ses fonctions, lorsqu’il fut affecté comme médecin de l’équipe de la mission Apollo 7 – la première mission Apollo pilotée – qui se déroula en octobre 1968. La tragédie avait retardé d’un an le programme Apollo et, comme on approchait de la date butoir de Kennedy, il devenait primordial de remettre le programme sur la bonne voie.
« Il y avait une pression incroyable sur les équipes et l’échéancier était terriblement court », de mentionner Carpentier. Les responsables du programme, et même la direction médicale, disaient clairement qu’il fallait réduire les études médicales sur les astronautes. Le message était : « On a déjà prouvé que les hommes pouvaient rester dans l’espace 14 jours sans difficulté. Pourquoi en savoir plus? Ce qu’il faut faire, c’est envoyer nos gars sur la Lune et les ramener. Votre rôle à vous, c’est de les ausculter, de vous assurer qu’ils ne sont pas malades et de leur souhaiter bonne chance en leur serrant la main. »
Carpentier ne partageait pas ce point de vue. Il restait profondément convaincu qu’on passait ainsi à côté d’une occasion d’étudier des individus soumis à un environnement unique qui était connu pour modifier la physiologie humaine. « Je croyais que nous devions en apprendre davantage, sinon nous n’étions pas en mesure de bien exercer notre métier de médecin de vol dans l’avenir. Nous avions tellement de choses à apprendre et c’était toujours grâce à l’évolution de la médecine. »
Il rédigea une note de service à l’intention d’Owen Coons dans laquelle il expliquait que le bureau des activités médicales avait un triple mandat au sein du programme Apollo. Le premier de ces mandats était la sécurité de l’équipage. Le deuxième consistait à prévenir toute contamination de la Terre advenant le risque que les astronautes rapportent des organismes vivants de leur voyage sur la Lune. Le troisième, selon lui, était de poursuivre l’étude des effets physiologiques de l’apesanteur sur le corps humain. Le dernier mandat fut accepté par les chefs du programme « à condition qu’il ne devienne pas un obstacle. C’était l’objectif numéro trois. On pouvait poursuivre l’étude des effets de l’apesanteur sur l’homme, mais si quelque chose de plus important se présentait, il fallait mettre le travail en veilleuse. Mais au moins, nous avions eu le mandat ou la permission de poursuivre le travail », de conclure Carpentier.
C’est ainsi qu’avec des collègues médecins, il élabora un programme qui tirait parti des connaissances déjà acquises dans le cadre du programme Gemini. Non seulement les médecins souhaitaient-ils soumettre les astronautes à des essais d’intolérance orthostatique et à des essais sur leurs capacités d’exercice, mais ils entendaient également étudier tout changement du volume sanguin et du volume des fluides et toute modification à la composition du sang. Les essais furent approuvés par la direction de la NASA, et les médecins entreprirent la prochaine étape difficile : convaincre les astronautes. Ils se rendirent à Cape Kennedy pour exposer leur projet aux membres de l’équipage d’Apollo 7, composée de Wally Schirra, commandant, ainsi que de Donn Eislie et Walt Cunningham.
« Wally Schirra n’aimait pas particulièrement les médecins de vol », se rappelle Carpentier. En fait, personne dans le groupe ne semblait intéressé à notre programme et la réunion prit fin sans que l’on aboutisse à une décision. Schirra demanda à Carpentier de rester. Carpentier se souvient encore de ce que Schirra lui dit ce jour-là : « Il m’a expliqué en long et en large pourquoi il n’aimait pas les médecins, en particulier ceux de la NASA. » Schirra n’en revenait pas que « les médecins aient l’audace de présenter un projet si élaboré, qui monopolisait autant de temps. Selon lui, j’avais dépassé les bornes ».
Le commandant n’était pas d’accord avec la durée des essais et remettait aussi en question la quantité de données que l’on devait recueillir sur les astronautes ainsi que la nature de ces données. « À cette époque, les astronautes n’avaient droit à aucune intimité quand il était question de leur état de santé. Tout était immédiatement rendu publique », de raconter Carpentier.
Comme il était un jeune médecin de vol qui n’avait aucune autorité pour intervenir au plan des politiques administratives, Carpentier était dépassé par la situation. « C’était assez angoissant parce que je ne me sentais pas à la hauteur. » Néanmoins, il expliqua en détail la situation à Schirra, tellement il était convaincu de l’importance que présentait l’étude du premier équipage d’Apollo pour l’avenir de la médecine aérospatiale. « Je savais, et il savait aussi, que c’était sa décision à lui que tout le monde respecterait. Je lui ai dit : “Si je fais cela, c’est pour une bonne raison. C’est notre devoir d’aider les prochaines générations à étudier, à comprendre et à poursuivre les progrès de notre science, et si vous refusez de nous aider, tout tombe à l’eau. Parce que si vous refusez, ça pourrait être la fin des recherches médicales sur le programme Apollo. C’est vous et vous seul qui avez le pouvoir de nous aider”. »
Mais Schirra résistait toujours. Carpentier lui a alors demandé ce qu’il était prêt à faire, en lui assurant que les essais, quels qu’ils soient, seraient toujours réalisés dans les meilleures conditions possibles. Schirra dit : « Revoyons cela encore une fois. » Carpentier raconte : « J’ai tout repris, point par point. Je lui ai de nouveau expliqué ce qu’on pouvait apprendre, et pourquoi c’était aussi important pour moi. » À la fin, une heure plus tard, Schirra avait finalement acquiescé à tous les points du programme, à la grande surprise de Carpentier.
Carpentier ne pense pas avoir été exceptionnellement convaincant. « J’étais terrifié. Je ne crois pas que c’est moi qui l’aie convaincu. Je pense qu’il s’est convaincu lui-même. »
Pour lui, cela a été « en quelque sorte un baptême. J’ai appris plus avec Wally Schirra sur le métier de médecin de vol opérationnel que je n’ai jamais appris à l’école. J’ai appris que mon travail, c’était de faire ce qui était le mieux pour le bien de l’équipage ».
Toutefois, les événements devaient lui donner des raisons de penser qu’il finirait par n’obtenir aucune donnée médicale. Lors du vol d’Apollo 7, les astronautes, qui avaient un rhume de cerveau et se montraient plutôt grincheux, ne voulaient pas porter leur casque de protection pour la rentrée dans l’atmosphère terrestre comme l’exigeait le Centre de contrôle de mission. Schirra disait que le casque les empêchait de se moucher si leurs voies navales s’obstruaient – la microgravité empêchant l’évacuation normale du mucus comme sur Terre.
Carpentier, qui attendait sur le porte-avions, apprit que les astronautes n’étaient pas tellement de bonne humeur. « Un coup de fil du docteur Berry m’informa que les astronautes se montraient peu coopératifs et que les probabilités qu’ils consentent à subir les essais à leur retour étaient pratiquement nulles. "Ne les pousse pas, a-t-il dit. Fais ce que tu peux, mais sans forcer les choses." J’ai dit oui. Mais je ne savais pas ce qui allait arriver. »
À son grand soulagement, l’équipage se montra très coopératif. « Nous avons passé tous les points en revue et obtenu toutes les données prévues. Tout s’est déroulé sans incident. Et en plus, nous avons fait les choses comme il faut. » Il attribue cette réussite au professionnalisme des astronautes qui « faisaient ce qu’ils avaient promis de faire et, en plus, le faisaient bien. Et c’est aussi, en grande partie, grâce à Wally Schirra ».
Comme Carpentier l’avait prédit, Apollo 7 établit le modèle des études médicales pour les missions qui devaient suivre. « Aucune donnée ne nous a échappée pendant les autres vols. » Apollo 11, a toutefois permis de recueillir de nouvelles données puisque, dès le retour, on avait placé les astronautes dans l’unité de quarantaine du porte-avions pendant trois jours. Carpentier fut la seule personne autorisée à les approcher pendant cette période.

« Comme je ne voulais rien abandonner, nous avons modifié chaque essai afin que je puisse les réaliser seul dans l’unité de quarantaine. Encore une fois, on m’a dit : “Laisse-les tranquilles, ils reviennent de la Lune. C’est un des grands événements dans l’histoire de l’humanité. Contente-toi de les ausculter et de prendre leur pouls.” J’ai dit non. On peut faire plus que cela. Je sais qu’on peut faire plus que cela. » Avant la mission, Carpentier et l’ingénieur qui devait l’accompagner en quarantaine avaient passé en revue les procédures médicales ainsi que l’équipement dans l’unité de quarantaine. On avait pris toutes les mesures en cas de risques, même si personne ne pensait que les astronautes allaient ramener des microbes de la Lune. Les conditions sur la Lune ne laissaient supposer l’existence d’aucune forme de vie mais « nous ne devions prendre aucun risque », d’expliquer Carpentier.
Il y avait toutefois un risque qu’on ne pouvait éviter. Il fallait ouvrir l’écoutille du module de commande qui flottait en mer afin d’en extraire les astronautes. L’autre solution consistait à hisser le module à l’aide d’un treuil monté sur le porte-avions pendant que les astronautes étaient encore à bord. Mais le treuil n’était pas conçu pour des manoeuvres de ce genre et risquait de mettre en danger la vie des astronautes. « Comme le treuil n’était pas considéré assez fiable et assez sûr pour hisser le module avec les astronautes à bord, il fut convenu qu’on sortirait les astronautes du module, de mentionner Carpentier. Perdre la capsule est une chose, mais perdre l’équipage en est une autre. »
Il s’agissait d’un choix calculé que les dirigeants de la NASA avaient pris après avoir consulté les conseillers scientifiques nommés par le président et en se disant que les probabilités de ramener des organismes vivants étaient si minimes qu’elles ne justifiaient pas de mettre en danger la vie des astronautes. Néanmoins, on décida de prendre les précautions supplémentaires voulues. Les astronautes portèrent un survêtement biologique thermique et un respirateur à l’intérieur de la navette. À leur sortie de la navette, les plongeurs qui les accueillirent sur le radeau, et qui étaient eux aussi vêtus du même survêtement, devaient laver leur combinaison et tout le reste avec des produits chimiques.
Ressemblant à des extraterrestres avec leurs combinaisons grises et leurs respirateurs, les astronautes sortirent de l’hélicoptère et débarquèrent sur le pont du porte-avions pour se diriger ensuite vers l’unité de quarantaine. Carpentier les suivait de près. Comme il avait établi un programme d’essai très chargé pour les premières heures de la période de quarantaine, il n’eut même pas le temps de s’arrêter sur le fait qu’il avait pratiquement pour lui seul trois hommes réclamés par le monde entier. « Je savais que c’était un moment unique, historique même, mais je n’avais pas tellement le temps de m’y attarder. J’avais 15 choses à faire par heure pour réussir à effectuer tous mes essais, car je devais accomplir tout en série, sur chacun des astronautes. Jamais je n’avais été aussi occupé de toute ma vie. »
Même s’ils se montraient très coopératifs, il reste que les astronautes avaient hâte de sortir de leur « prison ». Lorsqu’on lui demanda ce qu’il pensait de son séjour en quarantaine une semaine après son retour, Mike Collins répondit carrément : « Je veux en sortir ».
Apollo 11 a sans doute été, à juste titre, la mission préférée de Carpentier. « Tout le programme reposait sur cette mission. » Et le succès de la mission devait l’amener à se demander vers quoi il se dirigerait dans l’avenir. Pour l’instant, toutefois, il décida de rester à la NASA et ne participa que de loin à l’infâme mission Apollo 13, durant laquelle James Lovell, John Swigert et Fred Haise ont dû déployer d’incroyables efforts pour revenir sains et saufs sur Terre après que le module de service de la navette eut été endommagé par une explosion.

C’était durant cette nuit fatidique d’avril 1970, lorsque Lovell a lancé :
« Houston, on a un problème ». Carpentier travaillait à ce moment-là dans une des salles des systèmes de soutien pour les commandes de vol de première ligne du Centre de contrôle de mission. Pendant les quelques jours qui ont suivi, il prit part à l’équipe d’experts médicaux qui tentaient de régler les problèmes de concentrations de dioxyde de carbone dans la navette causés par la respiration des astronautes. L’équipe conseillait les contrôleurs et les ingénieurs qui tentaient de régler les mille et un problèmes à bord d’Apollo 13 afin de prévenir les effets physiologiques sur l’équipage à mesure que les concentrations de dioxyde de carbone augmentaient.
La navette contenait des cartouches d’hydroxyde de lithium, un produit chimique qui élimine le dioxyde de carbone de l’air. Mais sur Apollo 13, l’équipage avait dû éteindre le module de commande qui avait perdu une bonne partie de sa puissance et utiliser plutôt le module d’atterrissage lunaire comme canot de sauvetage pour le voyage de retour. Toutefois, le module lunaire n’était équipé que pour accueillir deux hommes pendant deux jours et non trois hommes pendant presque quatre jours comme l’exigeait le voyage de retour. Après un jour et demi, les concentrations de CO2 à bord du module lunaire commençaient à atteindre des niveaux dangereux.
Malheureusement, les cartouches d’hydroxyde de lithium du module de commande étaient de forme différente que celles utilisées dans le module lunaire. Il était littéralement impossible de placer les cartouches dans leur logement. Ce fut un vrai casse-tête pour les ingénieurs au sol, qui réussirent néanmoins à régler le problème en trouvant une façon ingénieuse d’insérer les cartouches dans le module lunaire – un tour de force que l’on peut d’ailleurs voir dans le film Apollo 13.
Le jour prévu du retour de l’équipage, Carpentier et ses collègues se sont frayé un chemin dans le Centre de contrôle de mission auprès des contrôleurs de vol. Tout le monde retint son souffle pendant les minutes de « silence radio » où la communication avec le centre fut coupée, comme cela se produit généralement quand la navette effectue sa rentrée dans l’atmosphère terrestre.
« Ce dont je me souviens le plus aujourd’hui, c’est le fait que j’étais dans la Centre de contrôle de mission quand la navette a fait sa rentrée dans l’atmosphère, relate Carpentier. Tout se passait comme dans un film – le long silence et la période "dans le noir” qui se prolongeait plus longtemps que pour les autres vols. » Tout comme les millions de personnes dans le monde qui suivaient l’événement devant leur téléviseur, il ne put s’empêcher d’imaginer le pire. Et si c’était la fin? Et s’ils n’avaient pas réussi? « On pense à toutes ces choses. Puis, quand on a repris contact avec eux, la salle a tout simplement éclaté. » Carpentier raconte avoir revécu ces moments quand il a revu la scène au cinéma et dit : « Je me suis retenu pour ne pas sauter de joie à nouveau. »
Comme le programme Apollo commençait à tirer à sa fin, Carpentier dut songer à ce qu’il voulait faire de son avenir. « Les équipes avec lesquelles j’avais travaillé partaient. L’activité tournait au ralenti. La NASA ressemblait de plus en plus à une bureaucratie. » Mais pour lui, une chose était claire : il voulait travailler comme médecin et non comme gestionnaire. « J’avais trop investi pour être médecin. J’en étais à un point où il m’était devenu difficile de me tenir à jour comme médecin. J’avais du rattrapage à faire. »
Il s’intéressa alors à la médecine nucléaire après avoir suivi un cours d’accréditation sur l’usage des radiopharmaceutiques dans le programme spatial. Les radiopharmaceutiques sont des petites quantités de matériaux radioactifs qui se trouvent attirées par les organes et les tissus organiques. Ces produits émettent des radiations que l’on peut détecter et servent à diagnostiquer diverses maladies. Dans le cadre du programme spatial, on les utilise pour déceler les changements du volume sanguin et des fluides provoqués par la microgravité.
Motivé par son intérêt pour ce domaine, Carpentier décida de s’inscrire à un programme de bourses de recherche en médecine nucléaire à la Baylor University de Houston, au Texas. Au terme de son programme, en 1973, il accepta une offre de travail de la Scott White Clinic à Temple, au Texas. C’est là qu’il travaille encore aujourd’hui, après presque trente ans.
Récemment, Carpentier est retourné au programme spatial afin d’aider une équipe de chercheurs danois qui étudient les modifications que subit le système cardiovasculaire lorsqu’il est soumis à la microgravité. L’expérience, qui consistait à mesurer le débit sanguin cutané des astronautes de la navette, exigeait la présence d’un spécialiste pouvant administrer des composés radioactifs. « Comme il leur manquait les licences voulues pour injecter un certain radiopharmaceutique à un astronaute américain, on a fait appel à moi. »
Par ailleurs, Carpentier consacre maintenant une partie de son temps à organiser et à analyser des données médicales sur l’intolérance orthostatique et sur le déconditionnement cardiovasculaire chez les astronautes – des données qui ont été accumulées durant quatre décennies. Selon lui, il s’agit d’une mine de données précieuses qui n’a jamais pu être utilisée à sa pleine valeur parce que les exigences quotidiennes du programme spatial ne laissaient aux chercheurs que très peu de temps pour analyser en profondeur les données recueillies précédemment.
« Est-ce que je pense qu’on a pleinement exploité ces données? La réponse est non. Est-ce qu’on pourrait le faire? Absolument. Il existe une quantité incroyable de données qui n’ont pas été complètement analysées et dont on peut extraire énormément d’information. Comme ces données ont été difficiles à recueillir, il faut en tirer parti au maximum et dans les moindres détails. C’est ce que je tente de faire avec les données d’Apollo, de Gemini, du laboratoire spatial et avec toutes autres données que je pourrai obtenir. J’ai mis des années à compiler ces renseignements dans une base de données, à les analyser et à commencer à reconnaître des modèles. Je viens de revoir les données de Gemini et d’Apollo, et ce que j’y ai observé me porte à croire qu’il est possible non seulement de prévoir l’intolérance orthostatique, mais aussi, en grande partie, de la prévenir. »
La médecine nucléaire a suffisamment bien répondu aux attentes de Carpentier au plan du travail pour qu’il ne remette pas en question sa décision d’avoir quitté le programme spatial. « Nous avons vécu de bons moments. J’y ai rencontré des gens formidables et j’aimais cela. Mais il y avait aussi un prix à payer. J’étais devenu étroit d’esprit et je ne pensais plus qu’à une chose. Ce qui comptait le plus, c’était de réussir, avant la fin de la décennie, à envoyer les humains sur la Lune et à les ramener. À l’époque, j’ai souscrit pleinement au projet, et je le ferais encore aujourd’hui. Mais il y a autre chose dans la vie. J’avais deux fils et une épouse, et ma famille comptait beaucoup pour moi. »
Durant l’année qui a précédé la mission d’Apollo 11, sur un total de 365 jours, il fut absent de la maison 210 jours. Son épouse Willie se rappelle encore quand son fils aîné, qui fêtait ses quatre ans, lui a demandé si son père serait à la maison avant qu’il n’ait cinq ans. D’une certaine façon, elle considère qu’elle vivait une situation plus difficile que celle des épouses des astronautes, car celles-ci avaient au moins la possibilité de voir leur mari entre les missions, alors que son mari à elle participait pratiquement à toutes les missions.
Le plus grand regret de Carpentier est sans doute de n’avoir jamais eu la chance de postuler au programme pour devenir astronaute. « J’aurais vendu mon âme pour faire ce travail », de dire Carpentier. Ironiquement, c’est sa citoyenneté canadienne qui l’a empêché de réaliser son rêve. Il aurait bien aimé postuler, en 1967, quand la NASA a annoncé qu’elle allait sélectionner un groupe de scientifiques-astronautes, mais pour cela, il aurait fallu qu’il soit Américain. Le fait que son père fut né au Rhode Island aurait normalement dû faciliter les choses. Mais ce ne fut pas le cas. « Le problème était que je devais prouver qu’il n’avait commis aucun acte qui l’aurait obligé à s’expatrier avant ma naissance. » Il savait que son père avait perdu sa citoyenneté américaine après sa naissance parce qu’il était entré dans l’Armée canadienne pendant la Deuxième Guerre mondiale.
La question était de savoir s’il avait commis un acte – par exemple, voter dans une élection à l’étranger – avant la naissance de son fils, qui aurait pu être considéré comme un acte d’expatriation. Malheureusement, on expliqua à Carpentier que ce genre d’enquête prenait du temps et qu’il devait attendre cinq ans avant de devenir citoyen américain. « C’était trop long. J’aurais manqué le délai depuis longtemps. »
Il a conservé sa citoyenneté canadienne jusqu’en 1993, bien après son départ du programme spatial. Aujourd’hui, il est heureux de voir que des gens de différentes nationalités peuvent suivre le programme d’entraînement des astronautes et participer à des missions dans l’espace ou même travailler à la Station spatiale internationale. « Le fait que des Canadiens, des Européens, des Russes et des Japonais collaborent à un objectif commun est certainement une bonne chose. »
Pour ce qui est de son rêve, Carpentier décida que, s’il ne pouvait devenir astronaute, il serait médecin de vol de la NASA « l’autre métier qu’il aimait le plus au monde ».